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Thomas Laval, commissaire d’expositions, Partout, mais pas pour très longtemps, 2018

A portée de mains

Maha Yammine (née en 1986 à Beyrouth, Liban) déploie le champ de son expression plastique à travers une pratique de la sculpture, de l’installation, et principalement, de la vidéo. Ces médiums sont le support d’une réflexion à la croisée de plusieurs horizons, politiques, culturels, et historiques, dont le spectre interprétatif s’étend du particu- lier au commun. Sa démarche artistique la plus récente interroge la quotidienneté au sein de la sphère du travail. Depuis 2017, elle se livre à l’exploration des gestes répétitifs associés à une tâche particulière à travers un projet vidéo envisagé sur le long terme. Dans chaque film, une ou plusieurs personnes se livrent à un exercice particulier : faire ou refaire dans sa totalité un acte exécuté dans le cadre d’une activité régulière, présente ou passée. Maha Yammine donne à voir ces protagonistes dans des films tournés en plan fixe, au cadrage centré et au décor sobre, seuls sont présents les outils nécessaires à la réalisation de l’action.

Moussa (2017) et Fanfare (2017), sont les deux premières vidéos qui initient la série qui fait des gestes au travail un terrain d’observation. Dans ces deux films, Maha Yammine demande à ceux qu’elle filme de réitérer une action d’un quotidien daté, entravé par les conséquences de la guerre civile du Liban (1975-1990). Se faisant, elle renseigne un spectre large, celui du collectif, à travers l’histoire et la culture dans laquelle l’individu à la tâche a évolué. Ces gestes attestent également de la singularité propre à celui qui s’exécute et permet ainsi de dévoiler en creux une part de son identité (1). Cette référence discrète à l’empreinte indélébile de la guerre civile libanaise situe la pratique de Maha Yammine dans l’héritage d’artistes tels que Walid Raad et Akram Zaatari, qui ont vécu cette guerre civile, et dont les œuvres questionnent la mémoire collective et la construction des discours. Les réseaux d’incidences psychiques et physiques, dans le temps et l’espace, cristallisés au sein de l’œuvre de Maha Yammine, inscrivent sa pratique au cœur de l’exposition Partout, mais pas pour très longtemps pensée comme une cartographie à la fois mentale et spatiale.

Dans son entreprise, Maha Yammine souligne les capacités et les limites de la mémoire du corps. Répétés maintes fois par le passé, les gestes à l’œuvre existent de manière ambi- valente. Tout d’abord, l’on perçoit la force des souvenirs tant les réflexes sont visibles et la volonté présente. Le corps se remémore le but, la tâche à accomplir. La connaissance n’est en revanche qu’apparente, car dans la confrontation du geste face à l’exigence de l’outil, les faiblesses de la mémoire se manifestent : imprécisions et approximations sont révélées par la distance temporelle qui sépare souvenir et présent de l’action. Cette dichotomie de l’expérience témoigne d’un passé industriel déchu dont l’histoire continue à s’écrire, et rappelle Les Temps Modernes (1936) de Charlie Chaplin (1889-1977), pour le contexte mais aussi pour la portée narrative du geste face à la machine.

Maha Yammine troque la logique d’efficacité d’ordinaire associée à la répétition d’un acte en série contre une expression poétique et orchestrée de l’erreur, là où Chaplin pré- fère l’exacerbation et l’arythmie. L’approximation n’est plus une faute, l’échec devient une forme d’écriture sensible. Se libérant de la rigueur requise par l’outil grâce à leurs faux-pas, ces gestes deviennent des mouvements. L’artiste en fait des sculptures animées, des danses singulières qui incluent leurs moments d’improvisation. À chaque vidéo correspond sa chorégraphie changeante, chacune déployant son panel de sonorités et de couleurs. En cela, le projet de Maha Yammine rappelle celui de la chorégraphe Pascale Houbin qui, dans ses vidéos Du bout des doigts (2007) ou Martingale (2008), dessine en creux – sans l’outil ni la machine – les « portrait-gestes » d’individus à partir des tâches spécifiques à leur cadre professionnel.

En jouant ainsi d’allers-retours entre passé et présent, identité et culture, local et global, Maha Yammine met en relief l’éclat qui subsiste à notre monde actuel. À l’ère d’une technologie omniprésente qui oriente l’expérience du corps vers des contrées nouvelles, à l’heure des dynamiques productivistes associées au néolibéralisme, Maha Yam- mine désigne la beauté qu’il y a à ne pas faire totalement corps avec la machine.

(1) « Specific repetitive practices, relating to specific social and cultural spaces, which link individual and collective behavior, are crucial for the construction and reproduction of identity narra- tives and constructions of attachment. » YUVAL-DAVIS, Nira., Belonging and the politics of belonging., Patterns of Prejudice, 2006, vol. 40, n°3, p. 197-214 (Traduction de l’auteur). Traduction :
Les pratiques répétitives spécifiques, relatives à des espaces culturels et sociaux spécifiques, qui lient comportements individuels et collectifs, sont cruciaux pour la construction et la reproduction des récits d’identité et les de constructions de l’attachement.

Thomas Laval, curator, Partout, mais pas pour très longtemps (original text in French)

Maha Yammine (born in 1986 in Beirut, Lebanon) deploys the field of her plastic expression through a practice of sculpture, installation, and mainly, video. These mediums are the support of a reflection at the crossroads of several horizons, political, cultural, and historical, whose spectrum of interpretation extends from the particular to the common. Her most recent artistic approach questions everyday life in the sphere of work. Since 2017, she has been exploring the repetitive gestures associated with a particular task through a long-term video project. In each film, one or more people engage in a particular exercise: make or redo in its entirety an act performed in the context of a regular activity, present or past. Maha Yammine gives to see these protagonists in films turned in fixed shot, with the centered framing and the sober decoration, only the tools necessary for the realization of the action are present.

Moussa (2017) and Fanfare (2017), are the first two videos that initiate the series that makes gestures at work a field of observation. In these two films, Maha Yammine asks those she films to reiterate an action of a past daily life, hampered by the consequences of the Lebanese civil war (1975-1990). In doing so, it informs a broad spectrum, that of the collective, through the history and culture in which the working individual has evolved. This discreet reference to the indelible imprint of the Lebanese civil war places the practice of Maha Yammine in the heritage of artists such as Walid Raad and Akram Zaatari, who experienced this civil war, whose works question the collective memory and the construction of speeches. These gestures also attest to the peculiarity of the person who executes and allows to reveal a part of his identity (1). The networks of psychic and physical incidences, in time and space, crystallized within the work of Maha Yammine, put her practice at the heart of the exhibition Partout, mais pas pour très longtemps thought of as a cartography of both the mental and the spatial.

In her activity, Maha Yammine emphasizes the capabilities and limits of the body’s memory. Continually repeated in the past, gestures at work exist in an ambivalent way. First of all, we perceive the strength of memories, the reflexes and the will are visible. The body remembers the goal, the task to be accomplished. On the other hand, knowledge is only apparent, because in the confrontation of the gesture with the requirement of the tool, the weaknesses of the memory is manifested: inaccuracies and approximations are revealed by the temporal distance that separates the memory and the present time of the action. This dichotomy of experience testifies to a fallen industrial past whose history continues to be written, and recalls Modern Times (1936) by Charlie Chaplin (1889-1977), for the context but also for the narrative scope of gesture against the machine.

Maha Yammine trades the logic of efficiency usually associated with the repetition, against a poetic and orchestrated expression of error, where Chaplin prefers exacerbation and arrhythmia. The approximation is no longer a fault, failure becomes a form of sensitive writing. Releasing the rigor required by the tool through their missteps, these gestures become movements. The artist makes animated sculptures, singular dances that include their moments of improvisation. Each video corresponds to its changing choreography, each displaying its panel of sounds and colors.

By playing back and forth between past and present, identity and culture, local and global, Maha Yammine highlights the glow that remains in our world today. In the era of a pervasive technology that directs the body’s experience towards new lands, in the era of productivist dynamics associated with neoliberalism, Maha Yammine refers to the beauty of not totally fitting the machine.

(1) « Specific repetitive practices, relating to specific social and cultural spaces, which link individual and collective behaviour, are crucial for the construction and reproduction of identity narratives and constructions of attachment. » YUVAL-DAVIS, Nira., Belonging and the politics of belonging., Patterns of Prejudice, 2006, vol. 40, n°3, p. 197-214.